Crise ukrainienne : l’Europe peut-elle se passer du gaz russe ?

Les tensions actuelles entre la Russie et l’Ukraine pourraient faire craindre des difficultés dans l’approvisionnement en gaz naturel de l’Europe à l’approche de l’hiver. Dans la mesure où 50% du gaz russe approvisionnant l’Europe transite actuellement par l’Ukraine, quelles peuvent être les conséquences pour les pays européens si cette crise perdure? Quelle stratégie l’UE peut-elle adopter afin de garantir sa sécurité d’approvisionnement ?

 

Une dépendance au gaz russe variable selon les pays de l’UE.

La Russie a longtemps été le premier producteur de gaz au monde. Depuis quelques années, avec le développement du gaz de schiste, elle se place au 2ème rang mondial derrière les Etats-Unis (avec 16% de la production mondiale en 2015).

En Europe, la Russie reste  un acteur incontournable dans l’industrie gazière. En effet, le gaz russe représente 45% des importations de gaz naturel en Europe[1]devant la Norvège avec 31%[2].

 
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Importations de gaz naturel de l’UE[3]

 

Cette moyenne cache cependant des situations très variables selon les pays européens.

En effet, la part russe dans la consommation en gaz est extrêmement élevée en Europe de l’Est, les pays Baltes, la Finlande et la Bulgarie.

En revanche, en Europe de l’Ouest, la dépendance est beaucoup plus faible à l’exception de l’Allemagne où elle atteint 43%.

La France quant à elle, a le portefeuille d’approvisionnement le plus diversifié d’Europe, du fait notamment de sa situation géographique. Au cours des dernières années, le gaz Russe représente entre 15 et 25% de ces approvisionnements selon la part plus ou moins importante des importations de GNL.

  

L’acheminement du gaz naturel au cœur de la sécurisation des approvisionnements européens

Trois grands projets d’infrastructure ont été ou sont en cours de construction ou de négociation. Ils contribuent ou contribueront à l’amélioration de la sécurité d’approvisionnement de l’Union européenne. Plusieurs grands énergéticiens européens ont pris part à ces projets afin de maitriser au mieux leur stratégie d’approvisionnement, le plus en amont possible.

Nord Stream achemine sur 1220 km 55 Gm3/an de gaz naturel de la Russie au nord de l’Allemagne par la mer Baltique avec deux canalisations mises en service en 2011 et 2012 réduisant ainsi d’autant la dépendance au transit via l’Ukraine par rapport à la crise de janvier 2009. La Russie, qui souhaite rester maître de ses échanges de gaz avec l’Europe, est le principal actionnaire du consortium Nord Stream AG en charge du projet via Gazprom (51%). Wintershall, E.ON, Gasunie et GDF SUEZ sont également parties prenantes de ce gazoduc.

Un 2ème projet « Nord Stream 2 » prévoit de rajouter 2 canalisations supplémentaires pour doubler la capacité d’acheminement du projet Nord Stream.

Le développement du Corridor Sud constitue l’une des priorités de l’Union européenne grâce à la pose de TAP Trans-Adriatic Pipeline qui ouvrira la voie aux ressources de l’Azerbaïdjan via le projet TANAP – Trans-Anatolian Natural Gas Pipe, et à plus long terme, aux pays du Moyen Orient via la Turquie (Irak, Iran, Turkménistan).

Trans Adriatic Pipeline (TAP) reliera sur 800 km la Turquie et l’Italie par l’Albanie et la Grèce et offrira une capacité de 10 Gm3/an en provenance d’Azerbaïdjan. Décidé en 2013, sa mise en service est attendue en 2020.

 A noter, le projet South Stream qui devait ouvrir une voie au gaz russe vers l’Autriche et la Slovénie par la Bulgarie a été annulé.

carte focus 2014

  Les grands projets d’importation de  gaz en Europe[4]


D’autres pistes sont étudiées afin de diversifier les sources d’approvisionnement à moyen / long-terme comme la construction de terminaux méthaniers en Croatie ou en Grèce. L’éventualité de faire appel au Gaz Naturel Liquéfié américain a même été envisagée par l’UE. De plus, de nouveaux terminaux de regazéification en Baltique, finis ou en cours d’achèvement, augmenteront la sécurité d’approvisionnement. Deux projets sont déjà opérationnel : le terminal polonais de Świnoujście a été inauguré en 2015 et le terminal de regazéification flottant Independence est arrivé au port lituanien de Klaipėda le 27 octobre 2014. Deux autres projets devraient débutés, un à Kalingrad fin 2017 et l’autre à Leningrad fin 2018.

 

L’enjeu d’une politique énergétique en UE pour faire face à une éventuelle crise

Alors que les importations, qui représentent environ 70% des approvisionnements de l’Union, pourraient atteindre 80 % en 2030 selon l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), l’Europe doit plus que jamais mettre en œuvre une stratégie partagée par l’ensemble des Etats membres en termes de sources d’approvisionnement et de routes gazières.

La situation a évolué depuis la crise de 2009. L’Union européenne est mieux préparée à d’éventuelles ruptures de l’approvisionnement en gaz.

Outre les infrastructures nouvelles mises en service depuis cette date, l’UE a ainsi adopté le 20 octobre 2010 le règlement 994/2010/CE relatif à la sécurité d’approvisionnement en gaz naturel qui renforce les capacités de coordination et de solidarité européennes. Ce règlement a notamment pour objectif de mettre en œuvre des actions de prévention et de gestion de crise en cas de rupture d’approvisionnement. Les Etats membres ont dû produire une étude sur l’évaluation des risques pour la sécurité d’approvisionnement en prenant en compte les éléments spécifiques au pays et en travaillant sur des scénarios extrêmes tels que la rupture de la plus importante infrastructure d’approvisionnement. Cette évaluation a ensuite permis de construire un plan d’action préventif ainsi qu’un plan d’urgence national.

Les incertitudes suscitées par la crise russo-ukrainienne ont incité également la Commission à proposer le 28 mai 2014 une nouvelle stratégie européenne pour la sécurité énergétique (SESE).

Pour assurer la continuité de l’approvisionnement durant l’hiver 2014/2015, la Commission a lancé la réalisation de simulation de flux en cas de rupture d’approvisionnement en gaz (« stress test »)[5] afin d’établir des plans d’urgence et de créer des mécanismes de secours (accroissement des stocks de gaz, flux rebours, mise en commun d’une partie des stocks de sécurité, etc ).

A la demande de la Commission, ces « stress test » ont été réalisés en utilisant l’outil de modélisation du système gazier européen développé par l’ENTSOG (Association des transporteurs de gaz européens). Ces tests visent à simuler l’impact d’un arrêt du transit de gaz en Ukraine ou d’un arrêt complet des approvisionnements russes pour une période d’un à six mois. Ils viennent renforcer les analyses de risques effectuées par chaque pays. A l’échelle européenne, ils permettent de mieux identifier les mesures de court ou long terme à mettre en œuvre en cas de rupture des approvisionnements russes. Ces mesures passeraient par un bon fonctionnement des mécanismes de solidarité entre Etats membres, des stockages bien remplis et un recours supplémentaire au GNL, notamment dans les pays Baltes et dans les Balkans.

Pour la France, la situation est satisfaisante, sous réserve d’un niveau suffisant de remplissage des stockages et d’un minimum de livraison de GNL.

L’Europe est donc mieux préparée à une nouvelle crise gazière qu’en 2009.

Des solutions à court terme ont été identifiées. En tout premier lieu, l’UE a demandé à l’Ukraine d’augmenter ses réserves en gaz en prévision de l’arrivée de l’hiver. L’Union européenne doit maintenant poursuivre ses travaux afin d’établir une politique européenne globale et durable sécurisant son approvisionnement en gaz.

Enfin il faut également considérer que la Russie est elle-même extrêmement dépendante des revenus liés à la vente de gaz en Europe. A titre d’exemple, en 2014, les produits pétroliers et gaziers ont généré environ la moitié des recettes totales de la Russie à l’export[6] et en 2015, environ 80% des exportations russes de gaz sont à destination de l’Europe [7]. Nul doute que cela devrait également peser dans les stratégies à venir.

 

 



[1] Gas in Focus 2014. Cette proportion a augmenté en 2013 en raison de la chute des importations du GNL faisant augmenter en comparaison les importation par gazoduc, notamment de Russie.

[2] Gas in Focus 2014

[3] Gas in Focus 2014

[4] Plan de développement à 10 ans GRTgaz

[6] U.S. Energy Information Administration

[7] BP Statistical review of world energy 2016